ChROCUS #29 – L’ENFER EST PAVÉ DE BONNES INTENTIONS

J. Bosch – le Portement de Croix (détail)

J’ai laissé passer quelques semaines avant de cueillir ce petit ChROCUS. Tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de l’ouvrir, parce que des fois, bon, je cause, je m’emporte, et après, patatras, machine arrière, ça finit avec des pleurs, des insultes aussi parfois, et c’est tout une histoire.
Mais là, à froid, une seule constatation : je suis toujours d’accord avec le moi d’avant. Écoutez ça.

Il y a quelques temps de cela, une dame vint nous voir à la bibliothèque, un sac plastique assez incertain à la main, rempli de livres. Jusque-là tout allait comme il se doit, à savoir ni bien ni mal. Sauf que. Je m’inquiétai de sa demande ; elle me tint à peu près ce langage :

« – Avant que je ne les jette à la poubelle, est-ce que ces livres vous intéressent pour la bibliothèque ? »

[Pause : je vous demande à ce stade de votre lecture de bien relire la question de cette dame, de bien vous en imprégner. Ça y est ? Bon.]

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J. Bosch – La chute des damnés

Vous connaissiez les neuf cercles de l’enfer ? Dante ? Vous savez maintenant qu’il existe la même chose pour les livres : avant de gagner les appartements de Lucifer, la poubelle avec les restes du boudin-purée, l’incinérateur qui consumera chaque atome de chaque page, il existe des limbes, un purgatoire, l’antichambre de l’enfer, un endroit juste un peu moins calamiteux : la bibliothèque.

Comment peut-on avoir cette vision d’un service de lecture publique en 2015 ? C’est la dame patronnesse qui se dit que si vous, lecteurs, venez à la bibliothèque pour emprunter un livre plutôt que de l’acheter, vous pouvez bien vous contenter du menu fretin, du rab de cantine en quelque sorte. Peu importe le contenu, l’essentiel est bien que vous ayez un livre entre les mains ! Gracieusement légué.

Mais continuons si vous le voulez bien, car ce n’est pas fini.

Du coup : fin de non-recevoir un peu glaciale de ma part, ce que cette personne a visiblement mal pris :

« – Bon eh bien, je vais les jeter ! »

Hou le vilain petit chantage affectif.

Nous y voilà : pour cette même personne, un livre, c’est sacré. Et elle se doute que le bibliothécaire que je suis partage également cet axiome, que c’est viscéralement ancré au fond de moi : le livre n’est pas un objet comme un autre ! Ne surtout pas le jeter, encore moins le cramer ou le donner aux cochons… Malheur !

Perdu. Ce n’est pas du tout mon avis.

Si une question se pose, c’est bien de savoir si la chose qu’on compte détruire peut encore servir, être utile à quelqu’un. Ni plus ni moins. Après, que ce soit un livre, un carburateur ou un reste de tarte aux quetsches (j‘exagère un peu, mais c’est pour l’image), peu importe, non ? Si le bouquin est jaune, qu’il a sa petite odeur négligée, que ce qu’il raconte est crasseux de bêtise et n’a qu’un intérêt nul pour les générations futures, je pense qu’il est plus raisonnable de le balancer au feu que de le garder religieusement dans les rayonnages de sa bibliothèque.

Comme si depuis les autodafés des tarés de l’Inquisition, du Ku Klux Klan, de Daech ou autres SS, un livre ne pouvait plus être détruit… personnellement, il y en a un ou deux – ou trois – pour qui ça ne me ferait ni chaud ni froid, je ne donne pas de nom.

J. Bosch – L’enfer (détail)

Je pense donc que cette personne, certainement très gentille et avec sincèrement les meilleures intentions, se trompe doublement.
Premièrement : commencer à sacraliser les choses, les gens ou les faits, c’est leur conférer un statut à la fois poussiéreux, autoritaire et mythique. Rien de plus malsain, y compris pour les livres.
Deuxièmement, en voulant faire don à la bibliothèque de livres qu’elle comptait de toute manière jeter, elle a, sans le vouloir, dévoilé son réel mépris pour la lecture et un service public de qualité (ce qui devrait être un pléonasme).

Alors, madame, si par le plus grand des hasards vous deviez tomber sur ce petit billet et vous y reconnaître, sachez que je ne suis pas de caractère rancunier. Revenez nous voir, je coulerai un nescafé (ce n’est pas très bon, mais on n’a que ça à la bibliothèque), on causera bouquins, en nous rappelant qu’à la base, ces drôles de choses n’ont pas pour vocation à attendre sur une étagère mais à être lus.

Christophe

Pour marque-pages : permalien.

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